Lundi 14 mars 2011 1 14 /03 /Mars /2011 10:33

 

César CORTEZ RODRIGUEZ

Anthropologue, correcteur de textes à l'Université Nationale, directeur du ciné-club « Mugre al Ojo »

 

Traduction : Simon GAUTHIER

 

Je t'aime là contre le mur en ruine,

contre la ville et le soleil contre le vent

contre tout ce que j'aime d'autre et qui demeure

comme un guerrier pris au piège par des souvenirs

Homero Aridjis

 

 

 

Depuis toujours, le cinéma attend le public qui passe constamment à côté de lui, sans s'arrêter. Depuis toujours, le cinéma attend, il attend le public qui l'ignore. Et depuis toujours, l'ignorance existe. Elle ne se doute pas que le cinéma existe et pourtant, à la faveur de rares circonstances, il arrive que le cinéma parvienne jusqu'à elle... pour se faire finalement ignorer. Ainsi des choses de la vie. De cette vie qui consiste à chercher ce que d'autres méprisent, ou simplement ignorent.
 
Ainsi du cinéma, qui s'empare de choses que certains voient et d'autres non et les raconte sous un angle différent, à partir d'une nouvelle perspective. Ainsi des histoires contées par les auteurs que je pourrais qualifier de plus proches, de plus chers. Comme ces histoires en apparence lointaines, jamais pourtant aussi proches d'Akira Kurosawa, dans lesquelles s'engagent des réflexions sur l'homme et sur l'environnement. Kurosawa, le réalisateur que le nec plus ultra, la crème de la crème des critiques de cinéma considèrent comme réactionnaire en ce qu'il témoigne dans toute son œuvre d'une préoccupation manifeste pour l'environnement, la seule chose dont nous disposions gratuitement, pour ainsi dire. À quoi nous sert d'avoir vécu ou de connaître l'histoire, si ce n'est pour en tirer un enseignement pragmatique ? Et ce, afin d'éviter de reproduire la bêtise humaine constante qui consiste à nous croire indispensables et supérieurs à toutes les choses que la planète nous offre, en les recherchant dans des ailleurs que nous souillons comme s'il s'agissait de notre propre maison. Pourquoi aller sur la Lune ou sur Mars pour avilir leur environnement en « marquant notre territoire » avec des petits drapeaux sur lesquels on croirait que sont dessinés les barreaux d'une cellule dont l'ouverture sur la gauche donne sur des rangs d'étoiles froidement alignées ?
 
Il y a quelques années, tous ceux ou presque qui, comme moi, vivaient dans des villages ou ont eu l'opportunité d'y passer, furent témoins d'un événement qui allait les éblouir. Dehors, des danseurs surgissaient d'entre les ombres, tels des fantômes oniriques dans cet espace dépourvu de murs et de toit. Des visages inconnus, que j'identifierai plus tard dans des chefs-d'œuvre du cinéma, étaient projetés sur des draps d'une blancheur apparente, que le vent berçait. La séance avait invariablement lieu entre sept et dix heures du soir, ensuite, tout retournait à la normale : « la lumière s'éteignait » et les ténèbres reprenaient naturellement leurs droits sur le champ. On projetait presque toujours des films de l'époque dorée du cinéma mexicain, des films argentins, des films de guerriers samouraïs ou des westerns. Avant même de savoir parler, les enfants de cette époque connaissaient le maniement du pistolet ou de l'épée : il était difficile de retenir les dialogues du cinéma japonais, contrairement aux menaces qui émaillaient les dialogues du cinéma mexicain ou des westerns. Si ces films en noir et blanc, ou plutôt en sépia et jaune, qui glissaient suavement sur le drap, suscitaient variablement l'antipathie, la haine, l'amour ou l'indifférence, ils étaient immanquablement accompagnés de murmures et de cris.
 
Ces nuits passées à l'extérieur ont en quelque sorte constitué une source d'inspiration pour le ciné-clubisme, l'une des plus belles activités qui puisse s'exercer sans attendre en retour une rétribution. Les spectateurs de cette époque ne pouvaient pas savoir que, sous leurs yeux, se déroulait un chapitre important de l'histoire du cinéma : avec le temps, les œuvres qui nous faisaient face allaient être considérées comme « indispensables » et certaines d'entre elles seraient même proclamées « joyaux » du septième art. Parfois, la programmation se diversifiait, on projetait des films de Luis Buñuel ou des films doublés en espagnol avec cette manière de parler caractéristique de la péninsule ibérique. Dans ces villages et sous ces formats, le cinéma made in Hollywood n'existait pratiquement pas — même s'il arrivait que l'on projette des œuvres de John Ford, c'est d'ailleurs à la faveur de telles séances, entre autres, que j'ai appris à aimer le cinéma, pas celui des grandes productions qui exhibent les fruits favorisant la « mondialisation » qui, ce me semble, nous apprend à nous ignorer. Il y avait aussi des films de Cantinflas, de l'Indio Fernández, certains étaient servis par la photographie de Gabriel Figueroa, d'autres par la réalisation de Kurosawa. On ne projetait pas n'importe quel film, je le réaliserais plus tard.
 
Contrairement à tant d'autres, ces époques de conquêtes servirent à quelque chose : la soumission n'y aurait pas été synonyme de tant de frustration parce que, avec le temps, on aurait appris que Bello Filmes, Pelmex et Mundial Filmes(*) disposaient de ces titres et de beaucoup d'autres, en 16 mm, qui, bien que n'étant pas toujours en bon état, arrivaient dans les villages pour y bousculer la routine. Ainsi, l'espace de quelques heures, les fantômes et les spectres locaux en liberté laissaient place à des images capturées par la caméra. Regarder des films comme Nuovo cinema Paradiso, El elefante y la bicicleta, Vidas errantes ou Todos somos estrellas, c'est se rappeler ce que nous vivions alors : les projections accompagnées du bruit continuel de la pellicule qui tourne dans le projecteur, le tremblement de l'image et le compte à rebours que l'on voyait défiler à l'envers, les enfants qui en répétaient les chiffres comme s'ils se trouvaient en classe de mathématiques. Ces projections au cours desquelles les adultes nous expliquaient ce qui, selon eux, se passait à l'écran.
 
Quelques années plus tard, l'expérience des premières années se renouvela, cette fois-ci les nuits de pleine lune, au bord de la mer, face à la plage ou sur un bateau bercé par la brise. Fort de la chaleur que dégageait la nuit brune, les images sillonnaient l'espace pour arriver jusqu'aux spectateurs, petits et grands, semblant rêver de ces êtres venus de contrées lointaines qui traversaient l'espace pour leur parler des langues inconnues et leur raconter ce que personne ne savait, mais que tout le monde supposait. Je ne sais pas à quoi ressemble le cinéma aujourd'hui dans les villages reculés, les contraintes d'éclairage étant moins importantes, les films arrivant sous forme de DVD, - il n'est même plus question de VHS - et la télévision par câble ayant certainement transformé cette atmosphère si proche, dans laquelle nous savions tous qu'il y avait beaucoup plus à l'œuvre que la simple projection, mais nous ne nous en rendions pas compte. Le rituel dans l'obscurité a perdu des adeptes, c'est le fait de l'évolution dirait Darwin. Mais, en réalité, la technologie est en train de mettre fin jusqu'à la poésie. On n'utilise plus de timbres, on n'écrit plus de lettres, de faire-part, de manuscrits, on n'envoie plus de télégrammes. Aujourd'hui, on tchatte, on créé son espace ou son profil, sur lesquels on semble pouvoir dire tout ce que l'on pense, mais... existe-t-on pour autant ?
 
C'est regrettable, mais les choses ont changé, la poésie semble avoir disparu. Aujourd'hui, le monde est « au coin de la rue ». Les prétendus « médias » se sont emparés de la vie des gens, imposent des idéologies, vendent des personnages déguisés en acteurs et en actrices qui ne le sont pas, ni ne le paraissent. Les médias inventent et ignorent les témoignages pour accommoder les circonstances selon les personnes qui les paient, choisissent des héros politiques et les font apparaître de nulle part, à la manière des magiciens des cirques d'antan, et imposent des conditions favorables aux intérêts de quiconque est en mesure de les acheter. Le cinéma a engendré de tels monstres. Les monstres de la campagne qui apparaissaient aux enfants lorsqu'ils se comportaient mal étaient préférables et bien plus sympathiques.
 
Maintenant qu'il existe autant de moyens d'expression audiovisuelle, nombre sont ceux qui souhaitent s'essayer au métier de réalisateur. Armés d'œuvres souvent improvisées, ils se lancent dans l'arène de la réalisation où s'affrontent des créateurs imberbes jusqu'aux personnes appartenant « au troisième âge », retraités ou sans-emploi qui se procurent un appareil photo numérique disposant de suffisamment de mémoire pour faire leurs premiers pas dans ce qui s'appelait autrefois un art. Et comme tout ce qui devient populaire, cet art cesse d'en être un pour devenir un moyen de communication supplémentaire. On organise maintenant des concours de films réalisés avec des caméras ou des téléphones portables sujets aux tremblements. La tendance actuelle est aux « vidéographes » qui déplacent leur caméra au rythme de leur respiration alors qu'ils réalisent une interview, montrent une sculpture ou pire, un cadavre. Déplacer la caméra sans rime ni raison dans les émissions de télévision adressées aux enfants ou aux jeunes est devenu un véritable « art », comme s'il existait une sorte d'ordre régissant les mouvements de la caméra selon de constants mouvements de va-et-vient pour dissimuler le fait que l'on n'a rien à dire. Mais après tout, peut-être essayent-ils de reproduire l'agitation corporelle supposée des enfants ? Le pire, c'est que l'on retrouve cette mode jusque dans les programmes adressés aux personnes âgées, l'objectif étant probablement de leur donner la nausée avec la désinformation de service. Si triviales qu'elles soient, ces tendances ont beaucoup à voir avec le cinéma : contrairement à la tendance actuelle, la caméra d'hier semblait être le témoin immobile de l'action qui se déroulait devant elle, et souvent, les personnages défilaient spontanément devant cet appareil qui allait non seulement immortaliser ces images dans la mémoire de la pellicule, mais également dans la mémoire de quiconque allait voir les nouvelles productions du septième art.
 
Probablement en raison des avancées de la technologie, voilà maintenant qu'on assiste à l'apparition de nouvelles productions latino-américaines de réalisateurs que nombre osent appeler successeurs de la génération antérieure d'artistes, celle qui réalisait naturellement des œuvres dont chaque plan portait la signature de l'auteur.
 
Tout porte à croire que cette tendance n'est pas près de s'arrêter. Aujourd'hui, des individus veulent sortir un film par an, peu importe sa qualité ou son contenu, pourvu qu’il coûte moins cher. Mais ce n'est pas ce qui importe le plus. En effet, si les Colombiens regardent en moyenne plus de productions colombiennes, le nombre de personnes qui va au cinéma a quant à lui largement diminué. Peut-être est-ce en raison du prix de l'entrée, de la crise économique ou peut-être est-ce parce que nous avons oublié les rituels, parmi lesquels celui qui consiste à aller au cinéma. Peut-être est-ce aussi parce que, grâce aux nouvelles technologies, il n'est plus nécessaire d'aller au cinéma pour voir un film, il suffit de rester à la maison et de regarder une copie pirate ou un original. Toutefois… quelle originalité revêt la copie d'un produit qui a été réalisé dans les règles de l'art du cinéma, puis téléchargé et gravé sur DVD, support, nous le savons tous, qui entraîne non seulement une perte de la qualité et de la netteté, mais également une perte plus fondamentale : ce que le réalisateur, le directeur de la photographie et tous ceux qui sont intervenus dans la création de cette image aspiraient à montrer ?
 
Aujourd'hui, pas même les fantômes ne surgissent d'entre les draps…
 
Depuis toujours, les histoires attendent que quelqu'un les raconte. Depuis toujours, le cinéma attend le public qui passe à côté de lui sans s'arrêter, sans éprouver de remords. Depuis toujours, la nuit attend le rituel de tendre un drap blanc sur lequel dansent des images, quelle que soit l'époque, quels que soient les enfants. 

 

 

 

(*) Bello Filmes, Pelmex et Mundial Filmes sont des distributeurs colombiens de films indépendants.

 

 

 

 


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Mercredi 8 décembre 2010 3 08 /12 /Déc /2010 15:47

Nicolás ROMÁN BORRÉ

  Réalisateur, ciné-clubiste et membre de CIN-CO « Cinéma et Coopération »

 

Traduction : Florence GUILBOT

 

Le rythme des films indiens est particulier, différent du notre.

Il faut abandonner toute idée de logique comparative.

Jean-Claude Carrière.

 

Il n’est pas facile, je le reconnais, de faire la liste des œuvres les plus remarquables du septième art. Il s’agit d’un sujet pointu où les préférences artistiques, l’histoire, la sociologie et la déontologie de l’étude des films influencent le choix du sélectionneur.

 

Dans le passé, cette tâche fut menée à bien avec un certain succès par Luis Alberto Álvarez et son « Histoire du cinéma en cent titres », Barry Norman et ses « 100 best films », Augusto M. Torres et ses « Cinq cent grands films ». Il y eut  aussi des dizaines de rencontres, de symposiums, de festivals où se rassemblèrent réalisateurs, critiques et historiens du cinéma pour mettre au point de rigoureuses anthologies.

 

Des livres comme « Les mille films à voir avant de mourir » et « Œuvres inoubliables » alimentent une classification pyramidale, laquelle si nous sommes honnêtes est de toute façon injuste. En effet, les qualités esthétiques et historiques d’une œuvre varient toujours en fonction de qui la regarde, de son expérience personnelle, de ses références sociales et de sa vision subjective.

 

Mais bon, cela étant posé, la publication des « 100 films pour une cinémathèque idéale » éveilla toute ma curiosité, car éditée par les Cahiers du cinéma, avec la participation de 78 grands spécialistes sous la direction de Claude-Jean Philippe. Sincèrement, je ne peux décrire le sentiment qui me saisit à sa lecture, la déception peut-être de me rendre compte à quel point j’étais naïf et bête.

 

S’agissant d’une "cinémathèque idéale", je pensais qu’on rendrait enfin justice aux créations documentaires, expérimentales ou d’animation(1) qui furent toujours systématiquement exclues de ce genre de répertoire(2). Je rêvais par exemple que Les saisons d’Artavazd Pelechian, qui pour la beauté de son montage est d’un niveau supérieur à Citizen Kane ou au Cuirassé Potemkine, soit dans la sélection; tout comme Koyaanisqatsi, Nanouk l'Esquimau, L’homme à la caméra, À propos de Nice, Baraka…, ou en animation Fantasia, Le tombeau des lucioles, L'étrange Noël de Monsieur Jack. Mais le pire pour moi, le plus terrible de ce top 100, ce fut l’oubli de films historiquement essentiels. Je me demande où sont passés par exemple : 

 

Le cabinet du docteur Caligari
Casablanca
L'ange bleu
Le septième sceau
La strada
Naissance d'une nation
Zemlya
Chinatown
Novecento 
Le songe de la lumière
Boulevard du crépuscule
Pitié pour eux
Metropolis 
L'aveu
Le voleur de Bagdad (la version de 1924)
Les chaussons rouges
La soupe au canard
The kid
Une question de vie ou de mort
Zorba le Grec
Autant en emporte le vent 
Blow-up
Cabaret
Easy rider
Adieu ma concubine
Brève rencontre
The wall
Chambre avec vue
Blade runner
Le miroir
La complainte du sentier
Le troisième homme
Tant qu'il y aura des hommes

 

Pourquoi cette amnésie  brutale concernant le nouveau cinéma allemand, le cinéma novo brésilien, tous ces cinéastes de l’Europe de l’Est, le free britannique ?

 

Theodoros Angelopoulos, David Lean, Shohei Imamura, Dziga Vertov, Rainer Werner Fassbinder, Serif Gören et Yilmaz Güney, Tomás Gutiérrez Alea, Zhang Yimou, John Grierson, Fred Zinnemann, Krzysztof Kieslowski, Johan van der Keuken, Robert Kramer, Aleksandre Dovshenko, Martin Scorsese, Frederick Wiseman, Bernardo Bertolucci, Robert Altman, Peter Greenaway, Milos Forman, Lars von Trier, Takeshi Kitano, Terrence Malick, Wim Wenders, Jim Jarmusch, Serguéi Paradzhanov, Robert J. Flaherty, Gus Van Sant, Santiago Álvarez, Sam Wood, Kean Loach, Jane Campion, Sydney Pollack, Joris Ivens, Abbas Kiarostami, Ettore Scola, Terry Guilliam, Norman McLaren, Jean Rouch, Carol Reed, Costa-Gavras et Pier Paolo Pasolini, ne méritent-ils pas une place privilégiée ?

 

Des films récents comme : Underground, La leçon de piano, Trainspotting, Tigre et Dragon, Pulp fiction, Lagaan, Lisbon story, The pillow book, Trois couleurs - Bleu, Les enfants du ciel, Breaking the waves, In the mood for love, Ed Wood, Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, Rêves, Festen, Retour à Brooklyn, Microcosmos, Amour chiennes, Memento, Les amants du cercle polaire, Le goût de la cerise, Tuvalu... ne méritent-ils pas au moins une évocation ? Enfin, prévaut un silence impardonnable en ce qui concerne le cinéma contemporain iranien, roumain, coréen, indien et latino-américain.

 

J’étais en colère lorsque j’ai commencé à écrire ce texte parce que l’omission de certains noms me paraissait faire injure à la vérité. J’en ai ainsi profité pour citer quelques œuvres(3)… puis vint la déception face à un classement dont les limites ne sont que trop évidentes. Aujourd’hui, plus calmement, je me rends compte que toute tentative de classification est en soi discriminante.

 

D’où vient cette manie  de sélectionner The best of the best ?

 

Ce n’est finalement qu’une coutume très réductrice visant à réduire la création humaine à de simples chiffres, tableaux et graphiques. Si un film vous touche profondément, il restera pour vous, une création de haut niveau, indépendamment de l’opinion du reste des mortels.

 

Une cinémathèque idéale ne doit pas seulement faire référence aux classiques et à tous les genres cinématographiques, mais aussi aux petites productions venant de tous les horizons. Elle doit prendre en compte les tendances novatrices qui réinterprètent les règles de l’esthétique, voire qui s’en affranchissent totalement.

 

Philippe Faure-Brac, célèbre œnologue français, affirme que chaque fois que quelqu’un lui demande un grand cru dont il se souvient avec émotion, il répond : « Je vous conseille d’en déguster un autre, parce que cet instant est inégalable, vous n’êtes plus le même, les circonstances sont différentes et vous risquez d’être déçu… pensez à ce souvenir comme à un instant magique et essayez de créer avec la dégustation d’un autre vin exceptionnel, un nouveau et unique moment de bonheur. »  Je considère l’analogie entre le cinéma et le vin plutôt pertinente. C’est pourquoi j’aspire à de nouveaux moments audiovisuels, à d’autres instants de beauté absolue et de tendresse devant l’écran; non pas pour dénigrer les classements précédents, ou pour réduire le septième art à quelques titres indéboulonnables… mais pour que la liste s’enrichisse, se fortifie -et surtout- qu’elle augmente.

 

1 - Barry Norman a inclus Bambi dans sa liste.

2 - Nous en sommes malheureusement arrivés à assimiler à tort le mot « film » uniquement aux fictions.

3 - D’ailleurs, certains lecteurs pourraient dès alors s’enquérir de certains titres non inclus. À ceux-ci, je leur fais remarquer qu’il ne s’agit pas d’un oubli… et que la liste reste ouverte.

 

*************

 

Le livre « 100 films pour une cinémathèque idéale » de Claude-Jean Philippe, édité par les Cahiers du cinéma, établit la liste suivante :

 

Citizen Kane d’Orson Welles

La nuit du chasseur de Charles Laughton

La règle du jeu de Jean Renoir

L’aurore de Friedrich Wilhelm Murnau

L’atalante deJean Vigo

M. le maudit de Fritz Lang

Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly

Vertigo d’Alfred Hitchcock

Les enfants du paradis de Marcel Carné

La prisonnière du désert de John Ford

Les rapaces d’Eric von Stroheim

Rio Bravo d’Howard Hawks

To be or not to be d’Ernst Lubitsch

Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu

Le mépris de Jean-Luc Godard

Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi

Les lumières de la ville de Charles Chaplin

Le mécano de la Général de Buster Keaton

Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau

Le salon de musique de Satiajit Ray

Freaks de Tod Browning

Johnny guitar de Nicholas Ray

La maman et la putain de Jean Eustache

Le dictateur de Charles Chaplin

Le guépard de Luchino Visconti

Hiroshima mon amour d’Alain Resnais

Loulou de G. W. Pabst

La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock

Pickpocket de Robert Bresson

Casque d’or de Jacques Becker

La comtesse aux pieds nus de Joseph Mankiewicz

Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang

Madame de... de Max Ophuls

Le plaisir de Max Ophuls

Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

L’avventura de Michelangelo Antonioni

Le cuirassé Potemkine de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein

Les enchaînés d’Alfred Hitchcock 

Ivan le terrible de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein 

Le parrain de Francis Ford Coppola 

La soif du mal d’Orson Welles 

Le vent de Victor Sjöström

2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman

La foule de King Vidor

Huit et demi de Federico Fellini

La jetée de Chris Marker

Pierrot le fou de Jean-Luc Godard

Le roman d’un tricheur de Sacha Guitry

Amarcord de Federico Fellini

La belle et la bête de Jean Cocteau

Certains l’aiment chaud de Billy Wilder

Comme un torrent de Vicente Minnelli

Gertrud de Carl Theodor Dreyer

King Kong d’Ernst Shoedsack et Merian J. Cooper

Laura d’Otto Preminger

Les septs samouraïs d’Akira Kurosawa

Les 400 coups de François Truffaut

La dolce vita de Federico Fellini

Gens de Dublin de John Huston

Haute pègre d’Ernst Lubitsch

La vie est belle de Frank Capra

Monsieur Verdoux de Charles Chaplin

La passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer

À bout de souffle de Jean-Luc Godard

Apocalypse now de Francis Ford Coppola

Barry Lindon de Stanley Kubrick

La grande illusion de Jean Renoir

Intolérance de David Wark Griffith

Partie de campagne de Jean Renoir

Playtime de Jacques Tati

Rome ville ouverte de Roberto Rosselini

Senso de Luchino Visconti

Les temps modernes de Charles Chaplin

Van Gogh de Maurice Pialat

Elle et lui de Leo McCarey

Andrei Roublev d’Andrei Tarkovski

L’impératrice rouge de Joseph von Sternberg

L’intendant Sansho de Kenji Mizoguchi

Parle avec elle de Pedro Almodovar

The party de Blake Edwards

Tabou de Friedrich Wilhelm Murnau

Tous en scène de Vincente Minnelli

Une étoile est née de George Cukor

Les vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati

America America d’Elia Kazan

Él de Luis Buñuel

En quatrième vitesse de Robert Aldrich

Il était une fois en Amérique de Sergio Leone

Le jour se lève de Marcel Carné

Lettre d’une inconnue de Max Ophuls

Lola de Jacques Demy

Manhattan de Woody Allen

Mulholland drive de David Lynch

Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer

Nuit et brouillard d’Alain Resnais

La ruée vers l’or de Charles Chaplin

Scarface d’Howard Hawks

Le voleur de bicyclette de Vittorio de Sica

Napoléon d’Abel Gance


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Mardi 7 décembre 2010 2 07 /12 /Déc /2010 22:46

Claudia JARAMILLO

Graphiste UPB, ciné-clubiste et membre de CIN-CO « Cinéma et Coopération »

 

Traduction : Florence GUILBOT

 

Il rentra trempé à la maison après avoir erré sous la pluie.

 

Il laissa derrière lui une véritable inondation et c'est moi, comme toujours, qui dus calmement passer la serpillière pour éponger. C'était déjà assez difficile de partager un appartement, alors pas la peine de se prendre la tête parce que l'un de nous arrivait tout mouillé à la maison. Puis il s'enferma dans sa chambre pour écouter à plein volume la bande-son d'un de ses films. Ma chambre étant contiguë, je devais chaque nuit quitter mon lit pour lui demander de baisser le son et lui expliquer que les gens de l'immeuble travaillaient le jour et dormaient la nuit. Pour un artiste, me disait-il, les heures sont éphémères et la créativité a son propre contrôle du temps et de l'espace. Il finissait cependant toujours par baisser le son.

 

Sa chambre était une vraie vidéothèque, avec des boîtes de films qui traînaient partout. Selon lui, ce désordre avait sa propre cohérence. En vérité, je n'y voyais que des objets jetés ça et là, des cendriers pleins de mégots, des préservatifs, des morceaux de nourriture entassée. C'est le chaos du génie, me disait-il, je pensais quant à moi que c'était le désastre de la folie.

 

Le jour où il arriva à la maison il était pure amabilité. Il ne faisait que parler de réalisateurs russes et de philosophie allemande. Nous l'écoutions avec beaucoup d'intérêt, puis à cause de notre incompréhension ou de notre inculture, nous nous mîmes à l'éviter, chacun à sa façon. Lui se concentra davantage sur ses sujets de prédilection.

 

Cela faisait pas mal de temps que nous avions décidé de le mettre dehors, mais personne n'osait le lui dire, parce qu'en fait le désordre restait cantonné à sa chambre. Nous n'accordions pas beaucoup d'importance aux vols continus de nourriture et lui ne se mêlait pas de nos affaires. On se doutait bien qu'il était génial. Le problème, c'étaient les odeurs fétides qui sortaient de son antre ou le bruit qui nous empêchait de dormir certaines nuits. On se relayait parfois pour nettoyer sa chambre: lui sorti, on récupérait les boites, les emballages, les cendriers et on jetait toute sa merde comme pour maintenir un semblant d'ordre dans l'appartement.

 

Il ne se plaignait pas sauf si nous jetions quelque chose qui avait pour lui de la valeur, comme un article de presse ou un sac en papier sur lequel il avait griffonné quelques lignes.

 

Le temps passait et personne ne lui disait « Va-t'en ! ». On s'était habitué à s'occuper de lui sans rien dire, ce qui faisait de nous ses complices, comme un petit frère ou un parent dont il faut s'occuper parce qu'il ne peut se débrouiller seul.

 

Certaines fois, quand nous étions au salon à regarder la télévision, on l'entendait faire des trucs dans la cuisine ou aller aux toilettes. On échangeait des regards et on élisait celui d'entre nous qui irait réparer les dégâts derrière lui: nettoyer les éternelles taches sur la nappe, laver les tasses, ranger la salle de bain. Bizarrement sa notion personnelle du rangement s'appliquait dans toute la maison: il mélangeait les tasses sales avec les casseroles, les couverts avec les fruits, les céréales avec le papier hygiénique. Comme de manière surnaturelle, ce qu'on met d'ordinaire dans le frigidaire pour y être conservé apparaissait miraculeusement dans le four. Le pire, c'étaient les taches de café : il en laissait toujours par terre comme s'il y dessinait quelque chose. C'était aussi l'évier bouché : un cloaque où flottaient de vieux restes dans une mare de café. Notre patience était mise à mal à force d'avoir à nettoyer sa saleté, à supporter ses cuites au cours desquelles il récitait à pleins poumons les scènes de ses films, à passer nos nuits à lui crier de respecter si possible les normes qui régissent le jour et la nuit.

 

Le soir où il arriva complètement trempé et laissa sa trace dans toute la maison, nous décidâmes, serpillière à la main, d'arrêter là l'expérience. Nous n'étions plus du tout disposés à ranger son désordre, à partager notre maison avec un fantôme social qui faisait gueuler ses bandes-son à quatre heures du matin, ni à supporter les claquements de portes et les bruits de talon la nuit.

 

Nous entrâmes dans sa chambre avec deux caisses et une valise. Il termina de se changer et nous aida à faire ses paquets, dirigeant même un peu la manoeuvre: les films historiques en premier, ensuite les philosophiques, puis les films russes et les dictionnaires dans l'autre caisse. La petite quantité de vêtements ne prit pas beaucoup de place dans la valise; et nous avons fini de la remplir avec ses crayons, les disques d'opéra, les articles de presse et sa lampe.

 

Nous l'avons ensuite aidé à tout descendre, lui avons souhaité bonne chance avec quelques bises et sommes remontés à la maison où il faisait si bon. Nous l'avons laissé dehors malgré la pluie et avons de suite passé une annonce par téléphone: chambre à louer pour jeune fille, co-location dans appartement du centre, chauffage compris, bonne ambiance assurée.


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Lundi 18 octobre 2010 1 18 /10 /Oct /2010 18:24

  Universidad-de-Cartagena

 

Nicolás ROMÁN BORRÉ

  Réalisateur, ciné-clubiste et membre de CIN-CO « Cinéma et Coopération »

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   Traduction : Maurice AUDIBERT

C'est un point assuré plein d'admiration,

que le haut et le bas sont une même chose.

    Hermès Trismégiste

 

 

Tout animateur de ciné-clubs qui se respecte s'est risqué un jour ou l'autre dans une rétrospective téméraire du cinéma muet hongrois, soviétique, japonais ou étatsunien. Peut-être les affiches annonçaient-elles Berlin Alexanderplatz de Fassbinder sans coupe ni repos, ou la projection de l'une des interminables œuvres filmiques d'Andy Warhol.

 

Le plus probable était que la lampe du vieux projecteur Eiki brûlait au beau milieu de la projection, mais que nous fîmes discrètement le nécessaire pour continuer en dépit des ronflements du monsieur qui vient toujours dormir au ciné-club ou de l'absence de spectateurs.

 

Dans ce dernier cas, que devons-nous faire si la salle est vide ? Éteindre le matériel ? Allumer la lumière de la salle ? Ou attendre que quelqu'un de plus se décide à venir ? Et s'il n'y a personne au début de la séance, on ne projette pas le film ?

 

Je sais qu'en cet instant même, quelques uns de mes lecteurs sont en train de sourire. Ils se sont en effet trouvés eux aussi confrontés au même dilemme éthique : annuler une séance. Nous sommes entièrement d'accord : même si l'objectif n'est pas de remplir la salle -l'essentiel étant l'éducation du spectateur à travers les classiques ou les œuvres contemporaines novatrices-, il n'est pas agréable de se retrouver face à une salle qui renvoie l'écho de nos pas.

 

Je me souviens de la première fois où je me suis posé cette question. Ce jour-là, nous présentions Naissance d'une nation de David Wark Griffith et le film terminé, il n'y avait personne autour de moi. Pour être sincère, un sentiment de déception me saisit, voire de tristesse au vu des gros efforts consentis pour présenter ce film dont la copie nous était arrivée directement de New York.

 

Je ne comprenais pas, il s'agissait de quelque chose de monumental, il y eut même un long article dans la presse locale. Nous avions collé des affiches dans toutes les universités, le signataire de ces lignes s'était fendu d'une super présentation digne de Cicéron... et pourtant pas un seul spectateur ne semblait tenir le coup jusqu'à la fin. Je les voyais un à un défiler dans la pénombre, ils fuyaient comme s'il s'était agi d'une chose horrible. Mais je ne perdis pas espoir, car au fond de la salle, deux personnes présentes paraissaient avoir compris l'importance historique du film.

 

Mais que non, je m'étais trompé ! Ces deux personnes disparurent, je ne vis finalement plus personne, j'étais seul dans la salle. La question de savoir si cela valait la peine de terminer un cycle de cinéma dans ces conditions me tournait dans la tête... lorsque je sentis tout à coup une main se poser amicalement sur mon épaule et que j'entendis un mélodieux « Merci pour la projection ». Plein d'espoir, je levai les yeux pour voir mon interlocuteur, et rien. Je regardai à droite, à gauche, je courus jusqu'à l'allée et rien, personne. Un profond silence avait envahi l'amphi et j'eus la chair de poule, le cœur battant à se rompre, bref j'étais mort de peur !

 

Aujourd'hui, je ne me souviens pas avoir rangé le matériel ou éteint les lumières cette nuit-là. Tout ce que je sais c'est qu'en un rien de temps après, je marchais dans les rues pour rentrer chez moi, souriant comme un idiot à tous les passants inconnus auxquels je me cognais.

 

Les semaines s'écoulèrent; je me disais que j'avais inventé ce qui s'était passé, que j'avais tout imaginé, en définitive que tout était absolument irréel. Je n'en parlai à personne -surtout pour éviter le ridicule- et tentai de vivre tranquillement, me consacrant à ma vie quotidienne. Mais la paix ne dura qu'un court moment, jusqu'à ce que notre ciné-club organise une programmation sur le cinéma des années 90 dans l'auditorium de l'Université de Carthagène.

 

Étant le responsable des séances, il me fallait vérifier une heure avant chaque projection que tout était en ordre, faire les essais de son, baisser le rideau, allumer le projecteur, photocopier le programme, etc. En entrant par la porte de service, je fus surpris de voir que quelques spectateurs se trouvaient déjà là, mais ne leur prêtai pas autrement attention. Puis, je branchai le matériel et soudain cette pensée me vint : comment était-ce possible qu'il y ait du public puisqu'il n'était pas encore l'heure et qu'en outre, j'avais dans ma poche les clés de la salle ? Je tournai donc le visage vers l'assistance et me trouvai alors face au vide.

 

Mon visage prit la pâleur du carrelage de l'auditorium* et mes mains devinrent moites... mais je ne bougeai pas. Je demeurai immobile comme lorsque je jouais, enfant, à la statue. Cette fois-ci, je n'étais pas mort de peur, j'étais plutôt pétrifié ! Et si la première fois, j'étais épuisé, s'il était tard, si le film à cause de son rythme était compliqué à assimiler, je n'avais maintenant aucune excuse : douché, frais, bien éveillé et absolument conscient.

 

Les minutes passèrent et j'étais toujours rigide. J'espérais qu'un camarade du ciné-club vînt à mon secours. Mais rien, de nouveau personne à coté de moi, j'oubliai jusqu'à mon nom. Peu à peu le calme revint, mes joues retrouvèrent leur couleur, mes muscles leur activité, mon cerveau se remit en marche et j'en profitai pour sortir précipitamment respirer l'oxygène marin et humide de Carthagène des Indes, stimulant avec ses senteurs de mer.

 

J'essayais de mettre les choses en perspective. Je me disais à moi même que j'avais halluciné tout simplement, qu'il s'agissait peut-être d'un problème freudien non résolu lors de ma prime enfance, de quelques neurones paresseux qui envoyaient messages et codes erronés. Bref, je pris la décision de ne pas entrer dans la salle jusqu'à l'arrivée d'un collègue, mais mes réflexions furent interrompues par une voix qui susurra : « N'aies pas peur, nous sommes venus voir le film ».

 

Ayant étudié la médecine légale et la psychiatrie, et reconnaissant que j'entendais des voix, je compris qu'il y avait vraiment un problème. Mon subconscient répétait sans arrêt : « C'est grave, mon vieux ! ». Cependant, mon auto-analyse perdit tout caractère rationnel lorsque j'entendis de nouveau ces compagnons immatériels me disant : « Tranquillise toi, nous sommes cinéphiles ».

 

Le mot magique fut prononcé au bon moment : « cinéphiles »... c'est à dire qu'ils étaient des esprits amoureux du cinéma comme moi, la différence étant qu'ils étaient d'une autre dimension. La chose me sembla plus cohérente, plus logique, plus rassurante : ils ne venaient pas assister à ma mort ni régler des comptes. Et la panique disparut, comme leurs visages vaporeux.

 

Les années passèrent, les cycles continuèrent à se succéder, comme les institutions qui nous hébergeaient : la Maison d'Espagne, le Club Vlad, la salle de conférences de la Faculté de Droit, le Musée Naval des Caraïbes, le Musée d'Art Moderne, l'École des Beaux Arts, le Quiebracanto, l'Université Jorge Tadeo Lozano, l'Alliance Colombo Française, le Château-Fort de San Felipe, plusieurs Théâtres et Centres Culturels, l'Université Libre, les places de la vieille ville, ainsi qu'une liste variée de quartiers populaires. Nous créâmes un groupuscule subversif de l'image qui affrontait avec toutes les armes idéologiques du Tiers-Monde l'empire asservissant du cinéma commercial. Documentaires, cinéma classique, tests d'endurance cinéphile avec des films impossibles, des travaux expérimentaux, des conférences, des forums, des tables rondes, des articles, des bulletins, des chroniques et jusqu'à des lectures de poésie firent partie de nos activités.

 

Voilà pourquoi maintenant, lorsque la valeur de l'activité des ciné-clubs est mise en question à cause du manque de public, je crois nécessaire de souligner que notre travail va au-delà -au sens littéral et métaphorique !- de la salle où nous projetons ou discutons une œuvre. En tous ces lieux, peu importe le titre du film, la simplicité et la vétusté du matériel, les connaissances sur le film à présenter, Ils nous accompagnent toujours dans notre combat. Eux, les cinéphiles inconditionnels de l'autre monde.

 

 

 

* L'auditorium de l'Université de Carthagène est uniformément recouvert d'une couleur ocre, des rideaux aux sièges en passant par le carrelage, lui conférant une persistante ambiance psychédélique. Ce lieu est rempli d'histoires sur les êtres qui circulent dans ses allées. Lorsqu'on parle avec les veilleurs de nuit, diverses anecdotes de ce genre apparaissent autour de l'auditorium.

 

 


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Lundi 18 octobre 2010 1 18 /10 /Oct /2010 17:55

 

 

Pierre Ángelo GONZÁLEZ

Psychologue, philosophe, professeur d’université et ciné-clubiste

 

Traduction : Isabelle BIGARD 

 

Dire que le cinéma a quelque chose de magique n’est en rien nouveau. Cependant, pour que ses effets perdurent, pour que la magie ne perde pas son charme, pour que le cinéma conserve cette capacité mystérieuse à nous changer en d’autres personnes pendant le temps de la projection (voire après), restent nécessaires l’occultation et la réfutation de son stratagème. On pourrait aussi dire de façon plus technique qu’il faut tout un dispositif pour que le cinéma ne perde pas de son efficacité.

 

J’aimerais traiter dans le présent texte de cette occultation et de cette réfutation, au risque de passer pour un rabat-joie : s’il y a de la magie c’est parce qu’il y a des trucs, et tout truc est en fin de compte une stratégie pour faire croire. Alors, comment est-il possible que malgré le fait que nous sachions que le cinéma est un artifice, il réussisse à nous attraper, à nous captiver, à nous émouvoir, jusqu’à devenir une passion (comme la cinéphilie) ? C’est peut-être ça que nous devrions d’abord discuter à propos du cinéma : parce qu’il s’adresse à nos passions, le passionnel ne doit pas rester en dehors de la réflexion sur le cinéma. Le fait d’occulter et de réfuter le stratagème cinématographique est précisément ce qui nous arrive à tous avec nos passions (de même qu’avec nos addictions) : nous les ressentons et souffrons avec, peu importe qu’elles nous paraissent à nous ou aux autres rationnelles ou irrationnelles.

 

On a cherché à expliquer de nombreuses manières le pouvoir qu’exerce le cinéma sur nous qui l’apprécions : par son histoire externe, qui le met en relation avec d’autres arts comme la photographie et le théâtre; par son histoire interne, qui nous montre l’évolution de ses mécanismes de création  pour aboutir à la constitution d’un langage propre revendiqué; par l’impact sociétal des films, objectif que s’est fixé la filmologie; et, de façon croissante au cours des dernières décennies, par la sémiotique. C’est cette dernière qui sert de cadre au présent texte. Christian Metz fut le précurseur d’une sémiotique du cinéma, menant à bien la tâche titanesque d’appliquer une bonne part des modèles linguistiques et rhétoriques en vogue à cette époque au champ du cinéma. Même si la plupart de ses articles ont maintenant plus de quarante ans, nombre de ses réflexions restent d’actualité. L’une d’elles me paraît fondamentale, puisqu’elle est toujours présente dans les différentes descriptions du phénomène cinématographique : il s‘agit de son explication de la fonction d’obscurité de la salle. Edgar Morin, par exemple, se référait à celle-ci bien avant (1956) comme « les ténèbres d’une grotte artificielle » où « une poussière lumineuse est projetée et danse sur l’écran ». Comme tout acte de magie, le cinéma demande de la solennité. L’obscurité ne constitue pas seulement la condition de projection du film, elle fait aussi partie du rituel par lequel se produit la déconnection du monde environnant pour pénétrer dans cet autre univers qui commence à prendre forme devant nous. Cet aspect nous rappelle le théâtre qui demande un procédé similaire; néanmoins, c’est précisément cette similitude qui va nous permettre d’accentuer le caractère spécifique du phénomène cinématographique.

 

Metz lui-même ayant largement décrit et analysé la relation entre le cinéma et le théâtre, je ne peux que me contenter de l’indiquer. Metz discute la relation qu’a eu historiquement le cinéma avec la photographie et le théâtre. Cependant, la photographie étant la condition sine qua non du cinéma, nous nous en occuperons plus tard. En ce qui concernent les ressemblances entre le cinéma et le théâtre, elles sont nombreuses, et ce n’est pas un hasard si des salles de théâtre finissent pas être transformées en cinémas (on pense au  Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, dont la décoration ampoulée ressemblait plus à celle d’un théâtre qu’à celle d’une salle de cinéma).  Mais c’est autour de ces concepts d’apparence et de réalité qu’apparaissent les différences entre cinéma et théâtre. Car paradoxalement, si le théâtre est beaucoup plus réel que le cinéma, ses effets de réalité semblent moindres. En quoi consiste cette différence ? Qu’est-ce qui fait que le cinéma parvient à attraper un public comme seul le théâtre, probablement, pouvait le faire dans l’antiquité classique ?  Il est vrai qu’aucune autre manifestation n’a réussi à atteindre aussi facilement et en si peu de temps autant de personnes que le cinéma, alors qu’il est peut-être le plus irréel de tous les spectacles. Comment concilier alors cette irréalité caractéristique avec l’effet profond que laisse en chacun de nous chaque film ? Pour résoudre ce paradoxe apparent, il faut distinguer réalité et effet de réalité, c’est le procédé suivi par Metz pour clarifier certaines des interrogations que nous venons d’énumérer.

 

Il faut signaler que plusieurs choses se produisent dans le spectacle cinématographique. En premier lieu, notons la « ségrégation des espaces », concept que Metz adopte de Michotte pour se référer à la séparation radicale entre l’espace de la salle et l’espace dans lequel se déroule l’histoire que raconte le film : « aucun des deux n’inclut ou n’influe sur l’autre, tout se passe comme si une barrière invisible mais étanche les maintenait complètement isolés [...]. Comme le monde n’interfère pas avec la fiction pour démentir constamment ses prétentions à se constituer en monde – ainsi qu’il se produit dans le théâtre – la diégèse des films peut provoquer cette étrange et célèbre impression de réalité que nous essayons ici de clarifier. ». Ainsi, le cinéma exploite au maximum la possibilité de manœuvrer dans cet autre monde qui ne cherche pas à s’insérer dans le notre sinon en notre imagination. Un tour complet du statut de la représentation cinématographique s’impose rapidement. Quand le cinéma a commencé à relater des histoires, avant même d’être considéré comme un art, les critiques le laissaient à mi-chemin entre une littérature visuelle et un théâtre filmé. Cependant, Ricciotto Canudo, celui-là même qui le canonisa comme art, fut le premier à signaler que « dans le cinéma, l’art consiste à suggérer des émotions et non à relater des faits » (1). Finalement, le plus intense dans le cinéma n’est pas la réalité du matériau du film, comme déjà évoqué, mais son illusion de réalité, à la différence du théâtre où le plus intense est la réalité en soi : « nous ne dirons donc pas que le spectateur de théâtre a l’illusion du réel : ce qu’il a est la perception du réel, d’assister à des événements réels » (2). Nous pourrions distinguer, dans ce même ordre d’idées, une autre distance importante qui finit par s’imposer à travers ce contraste : la différence entre événement et spectacle. Au théâtre, même si l’on cherche à représenter la même chose à chaque fois, chaque exécution d’une œuvre constitue en soi un événement unique et irrépétable; c’est quelque chose qui se produit effectivement. À la différence, le spectacle cinématographique ne conserve de l’événement que son illusion, l’illusion que ce que nous voyons se produit effectivement devant nous.

 

 

1- Cité par Edgar Morin (1956).

2- Christian Metz.


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